Will Eisner

Après un maître belge, place à une des grandes figures de la bande dessinée américaine. Will Eisner (1917-2005) fait partie du panthéon de la Bande Dessinée, à la fois auteur complet et grand théoricien de son art.
La planche dont il est question ici, intitulée La source (The fountainhead dans la V.O) est issue de sa trilogie consacrée à New-York, plus exactement du tome 1 "La Ville" (Big City). Cet album est une véritable mise en scène du New York d'Eisner, une compilation de petites histoires construites autour des éléments de décor des rues (grilles d'égout, lampadaires, perrons d'immeubles, boîtes aux lettres, bouches d'incendie...) ainsi que de grandes illustrations. Ces planches ont été publiées dans The Spirit Magazine, entre 1981 et 1983, à l'époque où il enseignait à l'Ecole des Arts Visuels de New York (célèbre école fondée par Burne Hogarth).



Que dire de cette planche ? Peu et beaucoup à la fois.
J'ai une tendresse particulière pour cette planche. Dès le premier instant où j'ai posé les yeux dessus, il s'est passé quelque chose. Elle me plaisait, correspondait à ce que j'aime chez Eisner, avec un bel encrage et une belle composition... mais il y avait quelque chose d'autre. Et il m'a fallu du temps pour trouver ce dont il s'agissait.

Parmi les collectionneurs d'originaux, la célèbre expression "madeleine de Proust" revient régulièrement pour évoquer une planche originale, source de nostalgie.
Je me suis plongé il y a peu dans le roman de Proust, Du côté de chez Swann, plutôt ennuyeux je dois reconnaître mais très bien écrit. Du moins, j'ai retrouvé le plaisir simple des beaux mots, des longues phrases... La madeleine qu'il décrit dans le fameux passage n'est pas tant un souvenir de son enfance que la porte d'accès à des souvenirs oubliés, et c'est bien une partie du propos de Proust que de distinguer ces deux types de mémoire. Une planche originale nous ramène à une partie de notre enfance et permet de faire vivre des souvenirs, des émotions, toujours vivaces en nous. Mais ce n'est pas à proprement parler une Madeleine proustienne. Et pourtant, avec cette planche, j'ai trouvé une "vraie" madeleine...
Avant d'en arriver là, j'avais pu apprécier le talent de composition d'Eisner.
Avec la publication de 'Un Pacte avec Dieu' (A contract with God), en 1978, Eisner avait franchi une étape clé dans sa façon d'aborder la bande dessinée et notamment la composition de ses planches et dès lors, il n'aura de cesse d'explorer de nouvelles pistes.

J'ai pu retrouver un scan du crayonné de cette planche (malheureusement, ce crayonné ne m'appartient pas), et découvrir le travail de mise en place, mais aussi les correctifs apportés sur la planche finale.


On peut constater qu'Eisner est revenu sur son idée de faire figurer un immeuble sur la partie droite de la planche, contribuant ainsi à alléger la représentation. La majeure partie de la planche est occupée par cette grande case, grande illustration à elle seule, marquée par une composition diagonale le long de laquelle coule l'eau, de haut en bas. On peut voir qu'Eisner a encore accentué l'angle de cette pente "naturelle" sur la planche finale, et donc de l'écoulement de l'eau.

Nul gaufrier ici, les bords de case ont disparu, allégeant d'autant la narration. Seule l'action de l'employé de ville se trouve encadrée, mais comme mise en dehors du flux narratif en empiétant sur les deux autres séquences. Le personnage de l'employé de ville apparaît en décalage avec les autres, l'air bourru, renfrogné, et pourtant c'est son action, l'ouverture de la borne d'incendie, qui va apporter de la joie aux enfants de la rue. Les apparences sont trompeuses...



Cette rue, Eisner ne nous en donne à voir qu'une petite partie, un bout d'immeuble dans le coin supérieur gauche de la planche. Discret, nul besoin d'en rajouter pour ressentir le genre d'immeuble que cela peut être, la perspective est à peine esquissée au lavis. Les occupants essayent de trouver un peu d'air, écrasés par la chaleur d'un mois d'été, au balcon ou sur le perron.



De cet immeuble, et de ceux que l'on imagine en arrière plan, jaillit une véritable meute d'enfants, criant, riant, et c'est tout le talent d'Eisner de nous donner à "entendre" le bonheur de ces enfants. Nul besoin de bulle ni d'onomatopée pour entendre cette joie, le trait dynamique et tout en rondeur, tout en douceur d'Eisner suffit pour nous faire participer à cette scène.



Car c'est l'été, et l'heure d'aller à la plage ! Et quelle plage ! Avec son yacht, ses vagues, ses fonds sous-marins, ses baigneurs insouciants, ses rochers d'où se font les plus téméraires des plongeons ! Et tout cela, au coeur même de New York. Pas de place pour le misérabilisme chez Eisner, on sent dans son oeuvre une véritable affection pour ses quartiers, un amour pour ces petites gens. Alors comment ne pas s'attacher à toutes ces bouilles de gosses si heureux ?



C'est la force de ce genre de composition où chacun de ces enfants à lui tout seul raconte une histoire: la jeune fille (maman ?) qui protège le bébé des bêtises du trio de copains espiègles, le solitaire rêveur adepte de mondes sous-marins, l'aventurier au long cours qui rejoue sa traversée des grands océans, la maman attentive qui ose à peine lâcher son enfant dans le grand bain, la petite fille intrépide prête à se jeter à l'eau du haut de son perchoir, aux pieds de son grand frère qui lui complique la vie en créant des remous, jusqu'au plus paisible d'entre tous, rondouillard petit garçon profitant le plus sereinement du monde de ce moment de détente...




J'aime cette vision que propose Eisner de New York, ce réalisme simple et efficace, touchant, à rapprocher d'autres visions de cette grande ville, comme celle d'un Sempé (avec ses magnifiques couvertures pour le New Yorker) ou celle d'un Woody Allen (Manhattan), très différentes les unes des autres, mais chacune témoignant d'un véritable amour.










En 2009, la traduction éditée par Delcourt commençait sur ces mots de Will Eisner:
"Je me suis lancé dans la création dune série de "photographies" bâties autour de neuf éléments clés, qui, rassemblés, constituent ma vision d'une grande ville... De n'importe quelle grande ville.

Vu de loin, la plupart des grandes cités ne sont qu'une accumulation de grands bâtiments, de populations nombreuses et de vastes superficies. Pour moi, cela ne représente pas la"réalité".
La ville telle qu'elle est vue par ses propres habitants constitue en revanche le véritable reflet de cette réalité.

L'essence même de la ville se trouve dans les crevasses de son sol, et dans les recoins de son architecture, là où le quotidien s'insinue.
Peindre un portrait est une tâche très subjective, qui reflète finalement ma propre vision des choses. Le fait que j'ai grandi à New-York m'a amené à bien connaître son architecture et son mobilier urbain. Mais j'ai pu découvrir de nombreuses autres grandes villes, et ce que je propose ici vaut, à mon sens, pour toutes ces cités."


Les dessins sont réalisés au pinceau, à l'encre puis dilués, ce qui produit un trait plus doux et différents tons de gris. La planche est réalisée sur un carton très épais.



J'ai passé une bonne partie de mon enfance à jouer dans la rue, ma rue devrais-je dire tellement j'en connaissais chaque recoin, chaque parcelle comme si elle faisait partie intégrante de ma maison. Aujourd'hui encore, je n'ai nul effort à faire pour la revoir, sentir et ressentir quasi physiquement ses trottoirs, ses réverbères, ses plaques d'égoût, son panneau de signalisation, sa borne incendie... Sa borne incendie ! La voilà ma madeleine autour de laquelle tournait ma mémoire sans arriver à trouver une explication à ce sentiment étrange. Et tout d'un coup, le souvenir m'est apparu.
Maintenant, je sais pourquoi cette planche me touche profondément.

"Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir." (A la recherche du temps perdu)

A Louis

2 commentaires:

danielsansespace a dit…

Chic un nouvel article.
Ma madeleine à moi, c'est que je me souviens très bien quand on a trouvé cette planche dans l'arrière boutique de chez Bernard et que j'ai pareil hésité à l'échanger contre celle que j'avais déjà réservée. J'étais prêt à la prendre, juste embêté par mon autre réservation et pendant que je réfléchissais à tout ça, tu as parlé le premier et je n'ai pas insisté. J'AIME beaucoup cette planche et ce que tu en écris aussi, toute l'humanité qui se dégagent des deux. A bientôt, l'ami.

Philemon a dit…

C'est vrai, nous avions visité ensemble cette arrière-boutique, pour tomber sur cette planche qui, il me semble, n'avait même pas été exposée, probablement oubliée. Elle devait m'attendre.