Jijé

Après du moderne en couleur, voici du classique en noir & blanc.
Un retour aux sources avec cette planche originale d'un des maîtres de l'école de Marcinelle et pilier du journal Spirou, Joseph Gillain dit Jijé (1914-1980).
Cette planche est issue de sa série Jerry Spring, de l'album "Les vengeurs du Sonora" (planche n°10).


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Cette histoire fut publiée dans les pages du journal Spirou, du 10/06/1965 (n°1417) au 28/10/1965 (n°1438). Elle ne fut éditée en album qu'en 1974, dans la collection spéciale grand format N&B de Dupuis, puis en album classique couleur en 1985.

J'ai découvert Jerry Spring comme on découvre un trésor. Au sens premier du terme. Enfant, je passais toutes mes vacances chez ma grand-mère, dans un petit village perdu dans la montagne noire, aux pieds de châteaux cathares. Le lieu rêvé pour toutes les aventures ! Mais ma grand-mère craignant que le petit citadin que j'étais ne s'ennuie en sa compagnie, elle dénicha chez une de ses voisines une de ces grosses malles en bois cerclés de cuir, entièrement remplie de BDs ! Il devait y avoir là plusieurs centaines de magazines, fascicules et autres albums: journal de Tintin, Spirou, Pif, Mickey Parade, Roudoudou, Strange... près d'un quintal de pur bonheur ! Seul problème, il y avait de nombreux numéros de magazines absents et ça n'aidait pas à suivre les histoires... Mais peu importe, une fois triées les histoires mal dessinées (Corto Maltese...) et les gags pas drôles (Spirou...), il restait de grandes aventures avec de vrais hommes à cheval, des pistolets, des indiens, des montagnes sauvages ! Pour autant, la lecture de Jerry Spring me laissait perplexe. Comment un cowboy digne de ce nom pouvait-il être ami avec un mexicain ?!? Ceux-là mêmes qui avaient tué lâchement Davy Crockett durant le siège de Fort Alamo (John Wayne, 1960) (celui qui n'a jamais porté avec fierté la célèbre toque en vrais poils synthétiques ne peut pas comprendre) ! Et que dire de son attitude humaniste face aux terribles et cruels indiens dont il épargnait trop souvent la vie ? Non, décidément, les histoires de Jijé était vraiment trop bizarres... mais bon, il n'avait pas d'égal pour dessiner les chevaux ! Et ça, pour le dessinateur en herbe que j'étais, ça imposait le plus profond respect.
Le temps a passé, mais aujourd'hui encore, je reste en admiration devant la façon dont Jijé dessinait les chevaux en action, la fluidité de son trait au pinceau lui permettant toutes les audaces dans leur mise en scène.



Jijé fut un auteur prolifique, auteur de près de 70 ouvrages en près de 40 ans de carrière, avec des séries comme Blondin et Cirage, Jean Valhardi, Jerry Spring, Tanguy et Laverdure, Spirou, etc. que ce soient des créations ou des reprises.
Mais au-delà de sa place dans l'histoire de la BD, ce qui m'a marqué en lisant ses différentes interviews (dont l'excellent livre d'entretien Franquin/Jijé), c'est la personnalité du bonhomme. Voila un dessinateur qui n'hésitait pas à laisser une série pour passer à une autre, qui était capable de rendre dingue Goscinny en ne suivant pas son scénario, et tout ça pour une unique raison: se faire plaisir ! Et ce mot, plaisir, revient un nombre incalculable de fois dans ses interviews, comme un leit-motiv, une ligne de conduite. En relisant dernièrement certains albums, je me suis rendu compte à quel point cela transpirait dans ses planches, formatait son travail même au détriment parfois du scénario. Jijé était un sacré personnage, je peux comprendre l'influence qu'il avait, l'attraction qu'il exerçait sur une génération de grands auteurs comme Giraud, Franquin ou Morris. C'est vraiment regrettable qu'il soit aujourd'hui en passe de rejoindre le panthéon des auteurs oubliés...

Cette planche de Jijé fut ma première planche originale acquise en vente aux enchères. Quelques secondes de stress et je me retrouvais l'heureux propriétaire d'une de ses madeleines qui font la joie des collectionneurs... et souvent le désespoir de leur épouse.
La planche était en deux parties, reliées entre elles par un vieux ruban de scotch jauni et dont la colle avait en partie traversé le papier. J'ai hésité à la conserver telle quelle, dans son jus, mais en dehors de l'aspect inesthétique, ce serait dommage de la laisser continuer à se dégrader. J'ai fait appel à une restauratrice qui a fait un superbe travail, en nettoyant pour le mieux les traces de colle sans intervention agressive (type bain de chlore). J'ai pu alors faire encadrer la planche originale.



J'aime bien ce moment où la planche reprend une nouvelle vie, extraite définitivement de l'album, où, pour mon seul plaisir, la narration se trouve suspendue. L'observation des éléments qui la constituent en est alors facilitée: les cases, les gouttières, les récitatifs, les bulles, les personnages, le trait... Et bien que connaissant déjà l'histoire, une autre lecture devient alors possible, que ce soit en embrassant la planche dans sa globalité ou bien en laissant zigzaguer son regard.
Ce qui marque immédiatement ici, c'est cette grande case, pleine de mouvements, d'aplats noirs, où le pinceau de Jijé fait des merveilles, souple et précis, dynamique en même temps. Une belle réussite !


Dans cet album, Jijé innove et change sa mise en page. C'en est terminé des planches composées de trois grands strips de quelques cases, approche classique mais quelque peu rigide. Le passage à quatre strips s'accompagne d'une composition plus complexe qui gagne nettement en dynamisme en faisant souvent exploser les cases au gré de l’action. C'est avec cette technique que Jijé produira, à mon sens, les plus belles planches de Jerry Spring.

Pour en arriver à cette superbe case, Jijé va conduire le lecteur au travers d'un découpage précis, très cinématographique: le premier strip voit l'entrée en scène du héros, par la gauche, tout en mouvement. Le récitatif, telle une voix-off, ne semble ici que décrire la scène et venir donc doublonner avec le dessin. Pourtant, ça fonctionne très bien car le texte de Jijé vient en fait renforcer l'ambiance et le dynamisme de la scène par l'utilisation d'un vocabulaire traduisant la vitesse d'exécution ("à peine", "en un éclair", "saute", "tout en", "bondit").



Jijé accentue encore le dynamisme de cette séquence en donnant à Jerry, héros plein d'allant, une position exagérément inclinée dans la deuxième case, telle qu'il est peu probable qu'un homme parviendrait à la tenir. Mais ici, en bande dessinée, ça marche ! Cet axe incliné, renforcé par le jeu des ombres sur le personnage, est aussi le point de départ d'une ligne de force qui va traverser la planche jusqu'à la grande case.



On pourra noter sur cette case la particularité vestimentaire du héros de Jijé: il porte son jean par dessus ses bottes, contrairement à tous les autres cowboys. Un petit détail, mais une façon de se distinguer, de marquer sa différence. Lorsque Giraud, élève de Jijé, créera le personnage de Blueberry en s'inspirant fortement de Jerry Spring, il ne conservera pas ce détail (mais trouvera d'autres moyens pour particulariser son personnage).

Le second décrit la mise en place du piège tendu par le héros, et le suspens autour de sa réussite.


La grande case présente les effets du piège, réussi, et la planche se termine sur l'annonce de la poursuite de la chasse à l'homme. C'est reparti !



Cette planche a connu trois formes de publication:
- en noir et blanc avec une trame monochrome beige (journal de Spirou),
- en noir et blanc (collection Grand Format de Dupuis),



- en couleur (publication en album Dupuis), sur la base du calque de mise en couleur (les couleurs proposées sur ce calque étaient-elles de Jijé ou bien d'un studio ?).







L'année 1965 fut une année riche. Ce sont les débuts de Giraud, qui aidé par Jijé pour la couverture, publie le premier album de sa future série culte Blueberry, "Fort Navajo". La même année, Peyo publie dans le journal de Spirou une des meilleures histoires des Schtroumpfs, "Le Schtroumpfissime", pendant que Morris se distingue avec une histoire de Lucky Luke, "Des barbelés sur la prairie". De son côté, le genre western au cinéma fait sa mue, avec l'émergence du western spagetthi. Le héros n'est plus ce cow-boy lisse et parfait, face aux méchants indiens ou aux bandits mexicains, cette vision trop manichéenne est dépassée ("Les Cheyennes" de J. Ford). Mais cette révolution là, Jijé l'avait déjà anticipé depuis longtemps...

5 commentaires:

danielsansespace a dit…

Encore une fois, tu m'as transporté. Quel bonheur de lire ce genre de choses, de se laisser entraîner avec toi dans la planche de jijé, en prenant le temps de remarquer les détails. Continue.
Et belle planche au passage.

Philemon a dit…

Merci pour ton message d'encouragement, je vais essayer de continuer même si mon rythme de production est un peu laborieux... En plus, quelque chose me dit que tu devrais apprécier la prochaine planche...
J'ai eu d'autres retours positifs sur ce billet sur Jijé et ça fait plaisir de voir qu'il y a encore des amateurs de son oeuvre, même s'il est malheureusement un peu passé dans l'ombre de Gir...

Anonyme a dit…

à quand le prochain?:-(

Philemon a dit…

Ca traîne... ça traîne... mais je m'y suis remis !

All About Goats book a dit…

Juste envie de dire que votre article est aussi surprenant. La clarté dans votre post est tout simplement excellent et je ne pouvais supposer que vous êtes un expert sur ​​ce sujet.


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