Masbou

La vie trépidante et exaltante (si si !) de collectionneur d'originaux est faite de moments de rêve, d'envie, de doute, d'actes manqués, mais aussi, de temps en temps, de vrais coups de chance. C'est un peu tout cela avec cette planche de Jean-Luc Masbou, tirée du Tome 1 (Le secret du janissaire) de la série De Cape et de Crocs.


Prologue
Novembre 1995. Mon premier festival BD. Ce sera celui de Colomiers. Je m'y rends en touriste avec un copain collectionneur de BD (grand fan de Bourgeon, Loisel... et des 4 As, tout le monde a ses secrets inavouables !), n'ayant pas vraiment d'idée sur ce que l'on peut bien trouver sur un salon consacré à la BD. Sur place, l'ambiance est sympathique et de nombreux dessinateurs sont attablés, dédicaçant leurs BDs aux fans.
Je découvre ainsi Coyote qui vient tout juste de sortir un nouveau "Little Kevin". Je l'observe en train de dédicacer, puis nous bavardons un peu; voir des dessins, même de simples dédicaces se former sous mes yeux a quelque chose de magique (comment diable fait-il pour tenir correctement un crayon avec des bras aussi énormes -et tatoués !).
A quelques mètres de là, un tout jeune dessinateur réalise de superbes dessins à l'aquarelle. Il s'appelle Jean-Luc Masbou et publie sa première BD chez Delcourt, la jeune maison d'édition qui monte: "De Cape et de Crocs". Il y a un petit attroupement de curieux autour de lui mais comme il n'y a que deux personnes qui attendent (j'imagine la tête des chasseurs de dédicace actuels en lisant ceci !), j'achète l'album et patiente. C'est de l'achat totalement impulsif, je n'ai aucune idée de ce que ça raconte, du style même de dessin. J'ouvre l'album par la dernière page (comme toujours pour une nouvelle BD, ça fait partie des tics inexplicables et passablement stupides que je n'arrive pas à contrôler...). Bonne première impression, les couleurs sont belles, ça respire la grande aventure ! Rassuré, je peux ouvrir une page au hasard: ce sera la page 11. Et une grosse claque comme je les aime !

Acte I
Pour ceux qui ne connaîtraient pas la série De Cape et de Crocs, il s'agit d'une série d'aventure, une oeuvre théâtrale qui tire son inspiration tour à tour de la littérature classique (Les fourberies de Scapin, Cyrano de Bergerac...), de la Comedia del Arte, des romans de cape et d'épée et de la culture populaire.

Basée sur un jeu de rôle inventé par Masbou et Ayrolles, Contes et Racontars, la série brille par son ton unique, son ambiance jubilatoire, portés par des dialogues enlevés et la sublime mise en couleur de Masbou.

Sur la double page 10&11 une séquence nocturne est baignée dans une palette de couleurs utilisant une multitude de variations de bleu, de laquelle émerge cette première case toute en lumière.


Masbou déclarait dans une interview: "J’estime que si je veux faire rentrer des gens dans mon image, ce n’est pas tellement le dessin qui est important, c’est surtout la couleur et l’ambiance colorée que j'y mets".
Tout y est pour camper le décor d'une riche cabine de navire et son ambiance : les dorures, le riche mobilier, le tapis finement orné, l'instrument de musique, la carte, le compas et bien entendu, le fameux coffre.
Les couleurs sont chatoyantes, riches et lumineuses, au service d'une réelle mise en scène, au sens théâtral du terme: le renard, Armand Raynal de Maupertuis, entre dans la cabine comme il entre en scène, avec cette posture à la fois fière et élégante. C'est d'ailleurs une des constantes dans la représentation des personnages de l'histoire, Masbou les dessine dans des postures exagérées, tels des acteurs sur une scène.

Acte II
Mais ce qui m'a frappé immédiatement dans cette planche, c'est cette grande case centrale, aussi explosive que... silencieuse.


Ce n'est pas tout à fait du Tex Avery, mais cette armée de pirates turcs bondissants, jaillissant comme des diables, armés jusqu'aux dents (au propre comme au figuré ! cf zoom ci-dessous), simultanément, de la cale du navire, et le loup fuyant à grandes enjambées, donnent à cette case un tel dynamisme que l'on a presque l'impression de la voir s'animer devant nous.

La galerie de portraits des pirates turcs est un vrai régal, on sent réellement le plaisir de Masbou à dessiner ce genre de scène et ces trognes.







Paradoxe amusant sur cette case, alors que cette série fait la part belle aux dialogues, cette case où devraient exploser les cris et les hurlements se trouve sans le moindre phylactère ! Masbou n'a pas jugé nécessaire d'en rajouter, les visages et les corps parlent suffisamment d'eux-mêmes. Et il a eu raison.

Acte III
Cette fameuse case horizontale constitue la chute d'un gag longuement préparé, depuis plusieurs planches.
En effet, à l'évocation du navire comme étant une galère turque
, le Renard corrige en précisant qu'il s'agit plutôt d'un voilier turc, une chébèque (référence à Molière avec la réplique « Mais que diable allait-il faire dans cette chébèque ? »). Précision de vocabulaire, si cher à Ayrolles et Masbou, qui trouve toute sa justification dans la séquence où le Loup, croyant délivrer les galériens "de la chiourme barbaresque", libère... les marins turcs !
Le Loup va faire les frais de ce quiproquos et pour accentuer cela, Masbou cadre sa scène selon le point de vue des marins turcs, tapis dans la cale, le Loup apparaissant en ombres chinoises, comme la victime désignée. La révélation du quiproquos du Loup se fait alors tout simplement en jouant sur la forme des yeux dans le noir. Ce procédé sera repris en toute fin du tome 3.



Sur la planche originale on peut
encore voir la mise en place du texte au crayon à papier dans les bulles.
J'ai
longtemps hésité à demander à Masbou de rajouter le lettrage sur la planche, pour profiter aussi du texte qui constitue une partie de l'intérêt de cette série (paraît-il que certains auteurs acceptent). Pour finalement ne rien en faire. De toute façon, je connais déjà les répliques par coeur...

Entracte
Le genre de petit détail, clin d'oeil humoristique, que Masbou glisse régulièrement dans ses planches et que je n'avais pas remarqué à la première lecture : le loup dissimule son visage en portant... un loup, bien entendu !


Acte IV
Dans le troisième strip, le rythme s'accélère sur l'ouverture du coffre et la découverte de la carte au trésor: découpage en cases plus étroites, le phylactère à cheval sur deux cases, le texte lui-même est saccadé.



Les case 7 & 8 seront réutilisées, assemblées devrais-je dire, pour constituer le cul de lampe de la page de titre.




L'accélération du rythme conduit directement à un dernier gag, petit coup de théâtre qui vient refermer cette séquence initiée par l'entrée en scène du renard, et lancer un suspens de fin de planche.
A noter l'onomatopée "CRAAC" au moment de l'enfoncement de la porte, faite de lettres en bois.




Epilogue
Début 2005, je me décide à acheter une planche originale de De Capes et de Crocs. J'entre en contact avec JL Masbou puisque il vend lui-même, en direct. Il n'a plus rien à vendre du tome 1, pas grand chose du tome 2. Je fais traîner les choses, je n'arrive pas à m'arrêter sur une planche précise...
Juin 2006. De passage à Paris pour la journée, je décide au dernier moment de m'arrêter dans une galerie avant d'aller prendre un avion. J'entre, et la première chose que je vois, posée sur le dessus des fardes, la planche n°9 de Masbou !
En dépôt-vente, depuis le matin même. Et chez moi le soir-même !
Moralité: de la patience... et de la chance.
Et
Rah Lovely, comme dirait l'autre !

Technique:
Masbou utilise de l’acrylique en impression directe sur un papier épais,
la planche mesurant 43x31 cm.

Bonus
Petites dédicaces obtenues lors de rencontres avec JL Masbou. La deuxième, celle d'Eusèbe, fut utilisée sur le faire-part de naissance de mon fils.




3 commentaires:

danielsansespace a dit…

Le texte de cette page est très drôle en plus, dommage de ne pas le rappeler en regard des cases que tu cites... Ca renvoie aussi à Ysengrain le loup crétin du roman de renart.
Si j'étais passé ce jour-là dans cette galerie, je n'aurais pas hésité non plus...

Philemon a dit…

C'est une bonne suggestion, je vais modifier mon billet pour y ajouter le texte des bulles.
Il y a effectivement une très forte référence au roman de renart, jusque dans le patronyme du loup Don Lope de Villalobos "y Sangrin" (Ysengrin) et celui du renard, Maupertuis étant le nom de la forteresse dans le roman.

Franck a dit…

Bonjour,
Merci pour ce récit fort sympathique dans lequel je me reconnais bien, même si je ne suis pas collectionneur de planches originales. Et pourtant, Masbou est le premier à me donner envie de sauter le pas. Comment as-tu fait pour le contacter ? Je souhaiterais faire de même pour d'une part lui demander s'il accepterait de me vendre une de ses planches, et d'autre part le remercier de nous embarquer dans son univers poétique, lueur d'espoir dans ce monde de brute !
Cordialement,
Franck