Peyo

Pas de planche cette fois-ci, mais une case.
Une simple case, mais d'un des grands noms de la bande dessinée, Pierre Culliford dit Peyo (1928-1992).



A ma connaissance, toute relative il faut le reconnaître, il y a assez peu d'originaux des Schtroumpfs en circulation. Peut-être sont-ils "enterrés" chez quelques collectionneurs discrets ? Plusieurs planches de l'album "Le schtroumpfeur de pluie" sont passées en vente publique, mais il s'agit de travaux du Studio Peyo, et pas de Peyo lui-même.

Cette case a été achetée en vente aux enchères, lors d'une vente Coutau-Bégarie (un grand merci à mon ami François !).
Il s'agit d'une case que Peyo a choisi de redessiner, issue de l'histoire "Le faux Schtroumpf".
Cette histoire fut publiée
en tant que supplément du Spirou n°1211 (été 1961), sous la forme d'un mini-récit (le n°68 pour être exact), réédité en 2008 par le journal Le Soir.


Dupuis publia par la suite cette histoire dans l'album "L'oeuf et les Schtroumpfs", en 1968, quatrième album de la série.


L'histoire: Gargamel, transformé en petit être bleu, tente d'intégrer la petite communauté des schtroumpfs afin de se venger. La vengeance sert de fil conducteur à une succession de tentatives aussi drôles que vaines, menées à un rythme soutenu.

Lors de sa publication en album, Peyo décida de redessiner toute l'histoire.


Il est intéressant d'essayer de comprendre ce qui peux pousser un dessinateur à refaire entièrement son album. Il ne s'agissait pas ici de corriger des défauts graphiques mais plutôt d'une véritable refonte de la narration.
Dans la première version, en mini-récit, la séquence dont il est question ici (Gargamel, transformé en schtroumpf, rencontre un schtroumpf mais ne comprenant pas leur langue il s'ensuit une suite de malentendus qui conduisent à une bagarre) est découpée en 12 cases. Dans la version publiée en album, cette séquence s'étale désormais sur 19 cases. Par ailleurs, on pourra noter que l'histoire est désormais présentée sous forme de 5 strips par planche au lieu de 4; Peyo reviendra à une structure plus aérée de 4 strips lors des albums suivants).
Peyo s'est attaché à décomposer la plupart des cases en deux, séparant questions et réponses du dialogue de sourd entre les deux schtroumpfs. Ainsi, il peut jouer sur toute la palette d'expression de ses personnages, et clarifier la séquence. On a au final ici un bel exemple du sens du découpage de Peyo et de ses fondamentaux: clarté, simplicité, efficacité.
Yvan Deplorte disait de Peyo: "
de tous les auteurs de bande dessinée que j'ai pu rencontrer, Peyo était le meilleur raconteur d'histoires."
Peyo excellait aussi bien dans l'art difficile de trouver des sujets d'histoires à raconter aux enfants (les scénarios de l'après Peyo sont affligeants) que dans la manière de les raconter.

En outre, on ne peut s'empêcher de voir dans ce découpage plus fin le goût de Peyo pour l'animation, la séquence finale se rapprochant très près de ce que pourrait être une version animée de cet épisode.



Pour en revenir à ma case, il est intéressant d'essayer d'imaginer la réflexion que Peyo a pu mener.

La 1ère version (mini-récit)

Ligne claire classique, simple: le personnage est appuyé sur le bord inférieur de la case, le décor est réduit à sa plus simple expression (quelques herbes sous le personnage).

La version d'étude

Peyo donne de la profondeur a son dessin, le schtroumpf étant représenté cette fois-ci au milieu de la case. Dans la foulée, il crée un décor (fleur, feuilles de salsepareille, buissons). En revanche, il ne touche pas à l'attitude du personnage, à l'expression de son visage.
La case redessinée est beaucoup plus riche, plus réussie. Pour autant, ce n'est pas tout à fait celle-là qui sera retenue dans la version finale.

La version publiée

Peyo s'est probablement rendu compte qu'il était allé trop loin dans l'enrichissement du décor, perdant de vue le sacro-saint principe de lisibilité. Il va donc faire machine arrière sur les ajouts de végétation, libérant ainsi plus d'espace aux petites étoiles virevoltant autour de la tête du schtroumpf, ce qui constitue la principale information de la case. Au passage, Peyo en profitera pour retravailler l'attitude du personnage, la rendant plus souple (l'articulation de l'épaule apparait), et en tournant légèrement l'angle de vue pour mieux faire apparaître la position du personnage (son second bras devient visible).

On a donc ici un bel exemple de cette recherche de lisibilité, pilier de la fameuse ligne claire. La case non retenue, pourtant plus "belle" que la case finale, est moins réussie d'un point de vue de la lisibilité au sein d'une planche. A ce sujet, Franquin lui-même disait à propos de Peyo: "C'est la qualité d'un dessin de Peyo : tu mets sa planche au mur, tu recules de cinq mètres, tu vois très bien ce qui s'y passe : il sait dessiner clair ! "

Un peu plus qu'une case
Cette case a une saveur particulière pour moi.
Je l'ai offerte à ma fille pour son anniversaire, le 17 juin. Bien entendu, il y avait les inévitables cadeaux Hello Kitty et autres, mais au milieu il y avait ce cadeau d'un genre un peu spécial, cette case encadrée.
Toute petite, je lui racontais chaque soir avant de s'endormir une histoire des Schtroumpfs. C'est ainsi que je suis devenu un expert mondial en imitation de Cracoucass, Grossebouffe et Gargamel. Et pour ce dernier, de son perpétuel leitmotiv "je me vengerai !". Et au moment de quitter sa chambre, toujours trop tôt selon elle, elle se relevait dans son lit et, en brandissant son petit poing, me lançait la fameuse phrase en rigolant.
Cette case, c'est un peu un lien particulier qui nous relie, ma fille et moi, souvenir de moments privilégiés, trop courts, qui n'appartiennent qu'à nous. Un bout de complicité qui tient sur un tout petit carré de papier. Magique, non ?
Cet original est accroché au dessus de son lit, puisse-t-il y rester longtemps encore.
Bon anniversaire ma chérie !

5 commentaires:

danielsansespace a dit…

J'ai hâte de t'entendre imiter Gargamel, maintenant...
L'effort de lisibilité est criant et la démonstration est brillante. Il se peut aussi que l'ajout de végétation ait été fait par un assistant (quelque chose me fait penser à du Walthéry dans l'encrage de la feuille), et ces petits jeunes veulent toujours trop en mettre, on sait bien...
Bravo pour cette rareté.

Philemon a dit…

C'est une hypothèse intéressante, l'encrage de la feuille n'a peut-être pas la même finesse que celui que l'on retrouve en album. Bien vu !
Mais bon, en l'absence d'un fax de Peyo authentifiant la végétation comme étant du pur Walthery, c'est difficile de conclure...
Merci Daniel pour ton scan, j'espère en avoir fait un bon usage.

Raymond a dit…

Magnifique billet, que je découvre seulement maintenant. Il souligne la quantité de travail que Peyo pouvait exiger sur une simple histoire de Schtroumpfs.

Je suis heureux qu'il y ait de telles analyses sur un dessinateur que l'on a tendance à sous-estimer. Je vais bien sûr le citer dans la dernière partie de mes "combats" :-)

Philemon a dit…

Touché par ton compliment, surtout au moment où tu publies toi-même un excellent dossier sur Peyo.
Tu mets le doigt sur quelque chose d'essentiel: l'extrême simplicité du dessin obtenu peut apparaître comme de la facilité (d'où une certaine sous-estimation, comme tu le fais remarques), alors que ce résultat est le fruit d'un vrai travail sur la lisibilité et la qualité de la narration.

Philemon a dit…

PS: pour la date de parution de mon billet, il ne faut pas se fier à la date indiquée. Celle-ci correspond à la date à laquelle j'ai commencé à écrire. Ce dernier billet sur Peyo n'a été publié que le week-end dernier...
Mon rythme d'écriture est pour le moins...tranquille.