Blutch


Après Goossens, la transition est toute naturelle avec celui qui vient d'être récompensé par le Grand Prix d'Angoulême 2009, Blutch.
Voila une récompense très largement méritée (c'est mon avis et comme j'écris ce que je veux...) pour ce virtuose, reconnu par la profession mais encore méconnu du grand public. Et ce ne sont pas ses dernières bandes dessinées publiées qui vont arranger les choses...

J'ai rencontré Blutch lors d'une séance de dédicaces, et je lui ai fait part de mon intérêt pour son travail. Je ne savais pas alors s'il vendait ses originaux mais, au cours de la discussion, je lui ai posé la question et... 2 jours après je me retrouvais dans son atelier pour choisir une planche !
Il y a quelque chose d'intimidant à se rendre chez un auteur que l'on apprécie particulièrement. Alors que je grimpe l'escalier qui mène jusqu'à son appartement, je me rends compte, un peu stressé, que je ne sais pas du tout ce que je vais lui dire, les questions que je pourrais lui poser, quelles sont les planches qui m'intéressent... Bref, le trac de la groupie. La porte est déjà ouverte et Blutch m'accueille agréablement sur le palier, puis me conduit directement dans son atelier. Au premier abord l'homme semble réservé, discret, mais finalement se met à parler facilement. De son fils qui vient de nous rejoindre, de son travail en cours, d'une expo à venir... La pièce est un joyeux bordel comme je les aime: un grand bureau près de la fenêtre recouvert de feuilles de papier griffées, raturées, au pinceau, au crayon, aux encres de couleur, amoncellement de papier où l'on trouve aussi bien ses créations en cours que les dessins de son fils. Tout autour, des piles de livres et de disques, des photos et des dessins sont épinglés au mur, étrange patchwork des goûts de Blutch: une image d'un groupe de jazz, la photo N&B d'une belle actrice et... le cowboy dessiné par son fils (avec l'aide de son papa, m'avouera-t-il).
On se sent bien dans cet atelier, Blutch me met à l'aise, et à peine quelques minutes après mon arrivée, me voila assis à même le sol à contempler la totalité des planches de son album pour la série Donjon.
J'ai la chance de pouvoir faire mon choix en avant-première (le rêve de tout amateur !), avant que ne débute, une semaine plus tard, une expo-vente à Paris. J'ai du mal à me concentrer devant toutes ces planches étalées négligemment sur le sol, et je sens bien que je déçois le fiston en préférant les dessins de son papa à son dernier cow-boy... Blutch est assis par terre, en face de moi, adossé à son bureau. Il me commente ses planches, me livre des anecdotes sur leurs créations, les prends et les repose tour à tour. La discussion avance, les planches recouvrent maintenant une bonne partie du parquet de l'atelier, malgré mes efforts pour essayer de maintenir une pile bien ordonnée (et à l'abri des pieds du fiston, je l'avoue).
J'évoque son album Vitesse Moderne et voila qu'une nouvelle série de planches vient se mêler à celles de Donjon ! Malheureusement, celle qui m'intéressait a déjà été vendue (la planche où Victor Hugo explique pourquoi il se promène dans les quartiers glauques la nuit; si jamais...).
Après moultes hésitations et changements d'avis, je sélectionnais 3 planches.
Et comme je suis un imbécile, je n'en ai pris qu'une seule.

Cette planche de Blutch est donc issue de la série Donjon, plus précisément la sous-série des Donjon Monsters, de l'album "Mon fils le tueur" paru en 2003. Il s'agit de la planche n°7.



Donjon est une série imaginée par Lewis Trondheim et Joann Sfar, parodie délirante des univers médiévaux des jeux de rôle. La série se caractérise par la richesse de son univers, une immense fresque qui s'étale sur trois époques distinctes, une connaissance parfaite des codes du genre et leur détournement pour servir un humour jubilatoire.

L'album Mon Fils le tueur fait partie de la période appelée Potron-Minet, de loin la meilleure à mon sens, qui retrace la création du Donjon.
Cette planche présente la toute première rencontre entre deux des personnages principaux de la série, Hyacinthe de Cavallere, futur Maître du Donjon, et le dragon ailé Marvin. Ce dernier vient d'être emprisonné, avec sa mère, pour avoir provoqué une émeute et croqué quelques gardes... Hyacinthe les fait libérer de prison en échange d'une protection rapprochée.

Pourquoi avoir choisi cette planche là ? Sur le moment, point d'analyse particulière ou de réflexion poussée, juste le coup de coeur, peut-être un peu aussi l'influence de la discussion avec Blutch...
A tête reposée, il y a tout de même plusieurs éléments qui font que cette séquence fait partie de mes préférées.


Le découpage adopté pour cette séquence a la particularité de faire tenir la scène sur une seule planche. Nul besoin de connaitre la planche précédente, ni la suivante, la scène entière débute dans la première case panoramique, permettant de situer immédiatement les personnages, et se termine dans la dernière case avec les personnages qui nous tournent le dos et s'en vont.
Par ce procédé, Blutch nous met réellement en position de spectateur de la scène, tel un des passants de cette rue: les personnages arrivent vers nous, de face, l'action se déroule, puis les personnages repartent et nous les regardons s'éloigner dans la rue.



















Appréciant les grandes cases, je ne pouvais qu'être attiré par cette mise en page dans laquelle la grande case verticale joue un rôle important. Tout d'abord, de façon classique, elle a pour fonction de présenter le plus largement possible le lieu de l'action et les personnages présents. Sa verticalité ralentit la lecture, on s'y attarde et cela d'autant plus que le trait noir tout en griffure de Blutch convient parfaitement pour retranscrire l'ambiance de cette ruelle: les personnages sont en train de discuter en marchant, sans se presser.

Mais cette scène qui démarre doucement constitue un véritable tournant dans la relation entre Hyacinte et Marvin. On peut distinguer trois parties dans cette planche:
  • la première, correspondant aux trois premières cases, est une discussion, centrée sur Hyacinte, avec les traits d'humour caractéristiques qui ont aussi fait le succès de la série. On notera que Blutch positionne son " oeil " de telle sorte que Marvin n'apparait qu'à peine au bas des cases 2&3, telle une présence insignifiante.

  • la case 4 est le pivot de cette planche, le tournant psychologique entre Hyacinte et Marvin : sans prévenir, sans signe annonciateur, Marvin jaillit tel un diable et saute au cou du vendeur de fleurs ! Cette brusquerie surprend réellement Hyacinte, mais pas la maman de Marvin qui reste impassible, avec toujours la même expression sur le visage.

  • à partir de là s'ouvre une nouvelle séquence dans laquelle Marvin a acquis un nouveau statut, aussi bien aux yeux du lecteur que de Hyacinte, réellement impressionné par ce qui vient de se passer. A partir de là, la caméra de Blutch n'oublie plus Marvin, il a acquis sa place de personnage clé, aux côtés de Hyacinte qui sait maintenant ce qu'il peut attendre de son compagnon.
Les traits hachurés en guise de décor à l'arrière-plan marquent aussi bien la violence de la scène (case 5) que l'étrangeté de la justification de Marvin quant à son acte. Et je dois dire que la trogne de Marvin, les joues encore pleines, avec une attitude très sûre, fière, assénant "il a parlé à ma mère ", m'a vraiment fait rire !



J'ai mis du temps à retrouver pourquoi cette phrase semblait avoir un autre écho encore.
Et quelques reconnections de neurones plus tard, je mettais enfin le doigt dessus: "il a parlé à ma soeur !", réplique culte d'Asterix en corse, dans lequel le corse Ocatarinetabellatchitchix menace un romain qui a parlé à sa soeur, ce qui est un manque de respect ("et avec le sourire. Attention !"). Finalement, Marvin ne fait que mettre à exécution les menaces sous-entendues par Goscinny !



En discutant de cette planche, Blutch me confia qu'il avait eu parfois du mal à trouver certains personnages secondaires, et notamment celui du vendeur de fleurs. Une idée de sa source d'inspiration...?


He oui, c'est Robin des bois, du moins sa version déguisée lors du tournoi d'archers.

Je crois que Blutch s'est fait plaisir avec cette référence et en utilisant un personnage de Walt Disney dont le destin éphémère est de se faire dévorer sans sommation ! Après tout, un peu d'irrévérence, c'est bien dans le style de la série.



Pour conclure, la planche est au format A3, à l'encre de Chine avec utilisation d'un peu de blanco.
J'ai opté pour un encadrement assez simple avec passe-partout blanc et baguettes noires biseautées pour donner un peu de profondeur.



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