Daniel Goossens

Daniel Goossens occupe une place à part dans la Bande Dessinée.
Amateur de paradoxe, Daniel Goossens reste assez peu connu du grand public, malgré le prix de la ville d'Angoulême en 1997, mais il jouit d'une forte reconnaissance parmi les auteurs de BD.
Car Goossens a un style. Unique. Une façon de manier l'humour qui reste inimmitable.
Peut-être aussi parce que Goossens n'est pas un auteur comme les autres. Auteur de BD n'est d'ailleurs pas son activité première; Goossens est un scientifique, chercheur en intelligence artificielle à l'Université de Paris VIII. Le genre de carte de visite qui vous pose un homme.

J'ai longtemps eu du mal avec son style. Je ne voyais pas vraiment ce qu'il y avait de drôle, où il voulait en venir. Et puis je suis tombé un peu par hasard, un peu poussé par un ami (merci Ludo !) sur son album "Route vers l'Enfer" (publication Audie, 1986), compilation d'histoires publiées initialement dans le mensuel Fluide Glacial.



"Route vers l'enfer" est une parodie des films de guerre américains, genre Les douze salopards, où les hommes sont soit des héros soit des lâches. Et au milieu de la galerie habituelle de personnages... le Père Noël ! Caractériel, tête brûlée, un tantinet depressif et porté sur la boisson, le Père Noël n'est pas un lâche, bien qu'il ne supporte pas qu'on puisse risquer de faire du mal aux petits enfants.
Cet album totalement délirant a été pour moi comme un révélateur: il pouvait y avoir de l'humour en bd en dehors du sacro-saint gag en un strip ou une planche, un humour sans chute, un humour qui ne se laisse pas entièrement découvrir à la première lecture

Dans cet album, un épisode est particulièrement jubilatoire pour tout amateur de film de guerre (et pour les autres aussi, ne soyons pas sectaire). Suite à une bagarre lors d'une partie de poker perdue, le Père Noël se retrouve enfermé dans un pénitencier militaire pour fortes têtes. Le Père Noël va alors subir les foudres d'un sergent sadique chargé de le mâter, en attendant qu'on lui propose une mission suicide en guise d'échappatoire.
Dans cette histoire, une planche en particulier me tenait à coeur, et la chance aidant... la voici:


Gotlib est, à mon sens, l'auteur dont l'humour se rapproche le plus de celui de Goossens. On va trouver une forme de dérision tout aussi référentielle chez ces deux auteurs, mais Goossens va l'aborder d'une autre façon, plus diffuse car se jouant sur plusieurs niveaux.
Dans cette planche, il est possible de distinguer trois plans de narration, chacun porteur d'un comique particulier:

1) Le premier est un comique de situation, celle du Père Noel qui se retrouve dans une prison pour "têtes brûlées", le pénitencier militaire d'Alabama.
Avec le personnage du Père Noel, Goossens emprunte une figure pour le moins connue qui personnifie un caractère, une attitude, une disposition d'esprit qui fait référence. En le dessinant avec une trogne peu amène (genre capitaine Haddock des mauvais jours...) et en le plaçant au beau milieu d'une histoire de guerre, Goossens crée immédiatement le décalage.
Il s'agit alors pour lui de confronter son personnage avec une mythologie clairement définie, caractérisée par ses codes vestimentaires, son langage spécifique, son décorum, ses situations plus ou moins obligées... quitte à les détourner, comme dans la première case où la réunion entre le colonel et le psychologue se déroule, non pas dans un bureau militaire comme on pouvait s'y attendre mais... dans une cuisine !


Goossens fait preuve d'une infinie précision dans l'utilisation du décalage, à aucune moment les personnages ne s'étonnent des situations et ils se comportent et interagissent avec la plus parfaite cohérence.

2) Le 2ème plan est constitué des références, en l'occurence ici celles faites aux films de guerre américains.
Tout d'abord, le titre même de l'album, Route vers l'enfer, est une référence directe au film de 1983, Retour vers l'Enfer. Le personnage principal, un colonel, y est tenu par l'acteur américian Gene Hackman dont le visage semble d'ailleurs avoir inspiré celui du colonel de Goossens.

Les cases 2, 3 & 4 font référence à des grands classiques des films de guerre, les scènes de torture et d'humiliation des prisonniers. Cette deuxième case (ci-dessous) reprend le cliché du cachot enterré que l'on retrouve souvent dans les films sur la guerre du vietnam. En discutant de cette planche avec Goossens, celui-ci n'a pas pu se rappeler avec précision les différentes sources d'inspiration, mais il me semble que l'on retrouve cette scène dans Retour vers l'Enfer et Le Pont de la Rivière Kwai (s'il y a des experts dans la salle, qu'ils n'hésitent pas à me corriger).


L'angle de vue utilisé ici est très cinématographique, mettant le lecteur dans le cachot, au niveau du Père Noël emprisonné. L'encrage est épais, gras, donnant cette sensation de saleté qui colle bien aux personnages; on pourra noter la façon dont Goossens a poussé la précision jusqu'à dessiner les raies de lumière pénétrant le cachot à travers les barreaux.
La mise en page de cette planche est assez intéressante car elle vient renforcer la référence cinématographique. Il n'y a véritablement que deux cases encadrées sur les six, les autres scènes s'entremêlant légèrement à la façon d'un fondu enchainé sur lequel surnage le visage fixe de l'officier, assénant vigoureusement ses principes militaires. J'aime tout particulièrement le premier ("le Père Noël est une tête brûlée"), savoureusement décalé :


Par ailleurs, cette scène est une parodie d'une séquence de l'album "Le hors la loi" de la série Blueberry, où l'on retrouve le héros, emprisonné, aux mains d'un général sadique. Un grand merci à Clément dont le commentaire avisé m'a permis de retrouver cette référence.




On retrouve sur la 4ème case cette façon de filmer spectaculaire avec ce gros plan sur le Père Noël en train de lècher le sol pavé.

3) Le 3ème plan enfin, très fréquent chez Goossens, repose sur les dialogues secondaires.
Goossens aime parsemer ses planches de ces petites bulles en arrière-plan qui, parfois, échappent à une première lecture rapide.


A mes yeux, cette cinquième case est très représentative de l'humour de Goossens, de son style. Dans chaque oeuvre et pour chaque lecteur, il y a bien souvent une case, une scène, qui reste gravée dans la mémoire, ce petit bout de planche auquel on pense instantanément lorsqu'on évoque un auteur. Voila, pour moi, Goossens c'est cette case-là (pour être honnête, il y a aussi celle où Tintin témoigne de son problème de drogue avec les yeux cachés pour rester anonyme, mais je n'ai pas cette planche originale...).
Le décalage et l'absurde sont à leur paroxysme avec le Père Noël écartelé et fouetté, le bourreau prenant apparemment un malin plaisir à fouetter... la hotte !
J'ai eu l'opportunité de discuter de cette case avec Goossens, et je dois dire que ce fut un véritable moment délirant que d'évoquer les possibles penchants sado-maso du Père Noël !
J'ai cette planche sous les yeux tous les jours depuis quelques temps maintenant (je vous laisse deviner la teneur des questions de ma fille de 5 ans sur ce qui arrive au Père Noël...), et je dois avouer qu'il n'y a que peu de temps que j'ai remarqué la bulle attribuée au bourreau fouetteur. Le bruit du fouet sur la hotte se retrouve dans l'onomatopée écrite en lettres majeures, comme il se doit selon les codes de la bande dessinée. Mais le bourreau lui-même "répête" ce bruit, comme pour singer un ordre en écho aux paroles de l'officier ("prends ça", "lèche") et ajouter au côté sadique de la scène. On peut relever que les ordres donnés par l'officier sont écrits sans point d'exclamation, conférant à ce genre d'injonction un côté froid, déshumanisé, finalement à l'opposé des ordres généralement hurlés dans les films de guerre, mais tout aussi à même de recréer l'atmosphère froide et réaliste de cette prison militaire.
Cette petite bulle de rien du tout, c'est le genre de petit détail caché, découvert tardivement, qui donne à mes yeux encore plus de valeur à ce type de planches.
La chose est assez fréquente avec les histoires de Goossens. On relit souvent différemment les mêmes pages qui sont bien trop riches pour que le premier degré de lecture en épuise toutes les trouvailles, toutes les finesses.
La dernière case de cette planche reprends elle aussi cette bulle ("schlack") et y ajoute la réponse du Père Noël, si belle d'absurdité, implorant, prêt à tout les supplices... du moment qu'on ne le matait pas !





Comme évoqué, j'ai eu la chance de rencontrer Daniel Goossens lors d'une exposition-vente en galerie, et de discuter avec lui de cette planche et des tendances masochistes du Père Noël; lors d'une autre occasion, il m'a fait parvenir ce petit dessin, plein d'humour.





Album: Route vers l'enfer
Editeur: Audie
Année: 1986
Planche : n°19
Dimensions : 32 x 41, papier épais
Technique : encre de Chine et couleur (encre gris-bleu, utilisée par Goossens sur quelques albums seulement, mais dont le nom m'échappe malheureusement...)

17 commentaires:

Raymond a dit…

Eh bien, voilà un bel article qui donne envie de relire Goossens.
Il faudra que je ressorte ma vieille pile de Fluide Glacial (je n'ai pas cet album).
Merci pour le lien :-)

Philemon a dit…

Goossens se lit, se relit encore et encore. Et on y trouve à chaque fois quelque chose de nouveau !
Je ne résiste pas à ma dernière trouvaille, le genre de petit truc insignifiant à côté duquel je suis passé n fois sans faire attention, justement dans "Route vers l'enfer" (page 34): les militaires entendent un bruit dans la nuit, sortent, et à la question du commandant "vous entendez ?", un militaire sûr de lui répond... "un bruit de traineau".
J'aime Goossens.

Totoche Tannenen a dit…

Je me suis toujours demandé si François Morel et les Deschiens avaient lu Goossens...
En tous cas, lui m'a dit ne pas avoir été influencé par eux et semblait même étonné que je fasse ce rapprochement, pourtant évident à mes yeux !

Philemon a dit…

>Totoche
J'avoue que le rapprochement entre Goossens et les Deschiens ne m'avait pas sauté aux yeux. Il y a effectivement une certaine base commune qui est l'absurde mais j'ai du mal à voir plus que cela.

Totoche a dit…

RrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔhrhÔ l'aut'.
Tu lui mont' et y voit même pô.
RrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔrhÔhrhÔ.
C'est bien la peine.

Louise a dit…

La suite de ce blog très intéressant se fait un peu attendre! On est impatient!

Philemon a dit…

Arghhhh !
Le temps file et...
Bon promis, je vais enfin terminer mon prochain billet sur... sur... surprise !

Clément a dit…

Très belle analyse pour ce génie de l'humour qu'est Goossens. A propos de références, il faut savoir que tout cet album est une grande parodie de la série Blueberry. La fameuse case "c'est un tête brulée..." sort tout droit de l'album "Hors-la-loi" et beaucoup d'épisodes se réferent à la jeunesse de Blueberry. Goossens avait également fait un épisode sur la jeunesse du Père Noël qu'on retrouve dans "Adieu mélancolie"(édition l'association). Le parallèle peut provoquer une lecture encore plus jubilatoire.

Philemon a dit…

Merci pour ce commentaire, je ne connaissais pas cette référence à Blueberry. Je vais y jeter un oeil attentif ce week-end !
C'est vrai que Blueberry fait partie des personnages qu'apprécie Goossens, on retrouve plusieurs illustrations du couple Blueberry / McClure (4ème de couv, page d'abonnement dans Fluide...).
Et l'épisode de la jeunesse du Père Noel est excellent !

Clément a dit…

Avec plaisir! En fait ce gag de la jeunesse du Père Noël est la première fois où Goossens a failli me tuer tant j'ai ri.C'était d'ailleurs un pastiche du premier épisode de la jeunesse de Blueberry.Encore bravo pour ce blog.Votre pseudo laisserai-t-il entendre que vous vous attaquerez un jour à Fred? On lit malheureusement trop peu de choses à son sujet,si ce n'est un très beau papier de monsieur Turgeon dans le dernier 9ème art.

Philemon a dit…

Goossens fait partie des rare auteurs capables de créer des cases 'inoubliables', de celles qui marquent et imprègnent ma mémoire sans pour autant avoir relu régulièrement ses BD. Il y a bien entendu celle du Père Noel se faisant fouetter, mais aussi celle de Tintin drogué avec un rectangle noir sur les yeux pour préserver son anonymat, la horde de barbares qui déferle pour venir mettre une fessée aux bébés, et celle du jeune Père Noel lors d'une compétition de natation, debout sur le plongeoir avec sa hotte sur le dos !
Ce doit être un phénomène de persistance goossenienne de ma rétine...
En ce qui concerne Fred, je n'ai pas prévu d'écrire de billet car malheureusement je ne possède pas d'original de Philemon... Je le regrette car c'est vraiment un créateur fantastique qui a su tirer beaucoup de ce medium. Et comme tu le soulignes, on trouve peu de choses écrites sur lui.
Peut-être un jour... ;-)

Anonyme a dit…

un conteur que je ne me lasse pas de lire et relire. Mais que dire de sa schizophrénie constitutive (auteur de BD et professeur d'IA)? Est-il aussi bon dans le milieu des experts en IA qu'il l'est en BD? Comment gère-t-il ces 2 modes d'équilibre mental? Comment interagissent-ils entre eux? Je sais que Goosens a essayé une fois d'expliquer à Gotlib en quoi consiste son travail de chercheur et qu'il a fallu évacuer Marcel sur une civière (rapporté par l'intéressé dans Ma Vie en Vrac)...

Philemon a dit…

Il se murmure dans les milieux autorisés que Goossens est un des plus grands experts de son domaine, un des premiers à avoir réussi à créer une véritable IA. Il utilise celle-ci pour produire régulièrement des bandes dessinées géniales, pendant que lui vit sur une île entouré de femmes superbes.
Et Gotlib est jaloux.

Marc Collin a dit…

Votre commentaire met si bien en évidence les ressorts de l'effet comique de cette page de BD que j'ai déjà lue cent fois! Cela me la fait apprécier encore plus.

Ce qui me fascine chez Goossens c'est la gratuité de ce travail que 97% des lecteurs ne remarqueront pas -- comme ces rais de lumière dans le cachot. Je dis gratuité, parce qu'il est évident que l'auteur ne cherche pas à produire un effet sur le lecteur, qu'il est emporté par la jouissance créative de ce qu'il fait. C'est cette gratuité qui rend son oeuvre tellement riche et en fait une source de plaisir inépuisable pour ceux qui savent s'attarder et prendre le temps de la découvrir.

nicolas a dit…

Bel article ça donne envie de découvrir Goossens.

Je reviendrai ici
A bientôt
Nicolas

Philemon a dit…

Merci Nicolas pour ce commentaire, si mon article amène quelqu'un à découvrir Goossens j'en serais très content.
Car il FAUT lire Goossens !
Ce devrait même être remboursé par la Sécu !

Anonyme a dit…

L'humour de Goossens servi par un dessin magistrale (je reste un peu sur la réserve depuis le tournant graphique pris par l'auteur il y a déjà une bonne 12zaine d'année - comme si Edika avait qq peu déteint sur l’artiste) tient bien souvent du chef d'oeuvre.
Au hasard : des militaires dans leurs uniformes impeccablement taillés qui discutent du prochain exercice aérien. Le plus gradé termine son débriefing en conseillant aux pilotes de décoller en tirant fermement sur le manche, sans quoi ils iraient immanquablement s'écraser (!) et un pilote de proposer d’ajouter un tour de hangar en roulant sur la piste d'où la question du gradé et qui restera sans réponse : « pour quoi faire ? » Et le pilote, vaincue, la tête basse, écrasée par sa condition d’humain empêtré dans ses contradictions et sa médiocrité : en deux ou trois vignettes, Goossens nous montre comment l'absurdité de l'armée et des militaires se trouve décuplée en temps de paix. Du grand art.