Emmanuel Lepage

Lepage est un auteur dont j'admire le travail. Un des très grands de la couleur directe, espèce en voie de disparition à l'heure où l'utilisation de Photoshop se généralise.

La planche que je voudrais essayer d'analyser est issue du dyptique "Muchacho", album pour lequel Lepage a été recompensé à Angouleme.




Alors que "La Terre Sans Mal" avait fait de l’écriture -au travers des carnets de notes omniprésents de l’héroïne, une thématique forte, "Muchacho" est une histoire de regard : celui inquisiteur du militaire qui démasque le rebelle, celui sensuel de Concepcion qui éveille le désir, celui paternel du prêtre sur ses ouailles, celui de Gabriel sur les villageois et sur lui-même, enfin celui plus énigmatique de Dieu sur les hommes.

En ce sens, cette planche quasi muette présente une composition que je trouve admirablement équilibrée et chargée de symboles. Gabriel, le personnage principal se trouve au centre de la planche, au centre de la lucarne, à l'image d'un Pierrot lunaire, mélancolique, observateur privilégié de deux personnages aux destins tragiquement liés.
Lepage utilise une grande case centrale panoramique qui occupe le second strip et donne un axe horizontal à l’ensemble de la page ; sur cette case, trois incrustations représentent le village qui s’endort, juxtaposées comme autant d’instantanés quasi identiques jusqu’à donner la sensation même du temps qui s’écoule, lentement.

Le rythme de cette planche est extrêmement bien maîtrisé, très lent, et donne toute sa force à la réflexion qui agite Gabriel, à la culpabilité qu’il ressent quant à ses désirs. Pour imposer ce rythme au travers de sa composition, Lepage joue sur le découpage et la verticalité des cases, adaptées aux plans rapprochés et à la fragmentation temporelle, chacune décomposant des gestes élémentaires dans lesquels on retrouve toute la force, la sensibilité et la sensualité de son dessin.


Le premier strip est consacré à Concepcion : on retrouve toute la sensibilité et la sensualité du dessin de Lepage pour évoquer la vie de cette fille : légèreté du trait – les coups de crayon restent visibles, couleurs vives, précision des regards…
Gabriel occupe les cases aux extrémités, en périphérie des strips, tourné vers la gauche (gauche du lecteur) dans le strip du haut, et inversement dans le strip du bas, renvoyant le regard vers les autres cases et fermant ainsi la composition. Non content de regarder les villageois, il les encadre d’un œil bienveillant. En fermant la composition par un retournement des cases extérieures vers le centre du strip, Lepage évoque merveilleusement le repli sur soi-même, les tourments intérieurs de Gabriel, et, par là même, la situation du jeune séminariste, seul en territoire inconnu.
Le troisième strip est consacré à Buenaventura, l’amoureux. A la fin de la séquence, le personnage est tourné vers l’extérieur de la planche, il ouvre la composition et marque la fin de la phase de rêverie.


Une planche qui s’écoute aussi…
Au départ, Lepage avait prévu une planche entièrement muette, tout comme les quatre précédentes. Il a finalement décidé de rajouter les paroles d’une chanson de Nat King Cole - "Quizas, Quizas, Quizas…", - ces bulles ont été rajoutées / collées a posteriori sur le dessin, qui viennent étoffer le personnage de Buenaventura, un peu mélancolique, une manière aussi de sortir délicatement le lecteur/Gabriel de ses pensées.
Lepage a-t-il pensé au film In the Mood for Love (cette chanson figure dans la BO) en écrivant cette séquence ? Ca ne m’étonnerait pas, il y a pas mal de similarités dans la façon d'utiliser le ralenti et la musique pour traduire une ambiance; peut-être aurai-je un jour l’occasion de lui poser la question.
Le rythme ralenti des cases de ce troisième strip suit le rythme de la chanson. Et les paroles de la mélodie produisent comme une plainte, prenant toute la mesure de cette main qui se tend, qui n'en finit pas de ramasser ces fleurs, et qui ne cesse de faire écho au premier strip... La promesse attendue et son attente sont prises en charge par les paroles de Nat King Cole... "Quizas, quizas, quizas..." ("peut-être"... "peut-être"... "peut-être"...).
Lepage ralentit les gestes de Buenaventure jusqu'au point où l'action perd même un peu de sa signification, comme si Lepage mettait tout en oeuvre pour faire voir l'instant de cette promesse incertaine, suscitant la complainte, tout en démontrant au lecteur le côté vain de cette attente via la parallélisation des deux strips 1&3. Cet effet de ralenti n'exprime pas l'action mais l'environnement, une certaine ambiance.


Le perfectionnisme de Lepage
A noter que la composition finale n'était pas la première dessinée par Lepage. Perfectionniste, le résultat n’était apparemment pas satisfaisant car la planche a été sensiblement retouchée au niveau du troisième strip pour lequel il a refait certaines cases.
Trois cases au lieu de deux, plus serrées sur les personnages, et un angle de vue plongeant sur Buenaventura qui reste celui de Gabriel. Le regard de Lepage/Gabriel se fait plus proche, plus intime avec Buenaventura.



Le découpage retenu au final fait formidablement écho aux cases du premier strip, avec cette symétrie entre les gestes (de Conception qui se débarrasse des fleurs et Buenaventura qui les « cueille » sur les tombes - prémonitoire ?) et les regards.
A noter que cette séquence recevra un écho dramatique très fort à la toute fin de l’histoire, lorsque Lepage remettra en scène Buenaventura cette fois-ci déposant des fleurs contre un mur, à la mémoire de sa bien-aimée.

En conclusion, Lepage nous propose au travers de cette planche une belle démonstration de ce que le medium bande dessinée peut offrir de plus spécifique et de plus riche.

3 commentaires:

danielsansespace a dit…

Salut et bravo pour l'ouverture de ce blog. Commencer par Lepage, en plus, c'est un régal, tu connais mon admiration pour l'auteur et Muchacho en particulier et cette séquence plus spécialement ;-)

Philemon a dit…

Merci Daniel pour tes encouragements !
Je n'oublie pas que je te dois une partie de l'analyse de cette planche ;-)

RA a dit…

Bravo pour cette superbe analyse et description du travail de Lepage. Un tres tres grand.